Pourquoi les conflits semblent-ils plus vifs quand on vit à l'étranger ?

On s'installe dans un autre pays pour des raisons très différentes : un poste à prendre, une nouvelle vie, quelqu'un qu'on suit, un travail qu'on ne trouvait plus chez soi, un pays qu'on a dû quitter. Certains ont vraiment choisi, d'autres beaucoup moins. Quelle que soit la raison du départ, la vie ailleurs peut apporter beaucoup de bonheur.
Et pourtant, au bout de quelques mois, il arrive qu'on s'entende hausser le ton pour une histoire de courses mal faites, de paperasse, d'une phrase dite de travers. On se surprend soi-même, on ne se reconnaît pas tout à fait, et on se demande ce qui ne va pas. Pourquoi s'emporte-t-on pour si peu ? Et pourquoi est-il si difficile d'en parler ?
Les tensions de couple à l'étranger ne sont pourtant pas d'une nature différente. Les couples se disputent partout, parfois pour de vraies raisons, souvent pour des raisons qui en recouvrent d'autres, et la patience s'étiole sous toutes les latitudes. Mais vivre ailleurs nous retire une partie des ressources qui nous aidaient à encaisser.
Un verre d'eau qui se remplit plus vite

J'utilise souvent l'image du verre d'eau comme métaphore de notre patience à tolérer les contrariétés. Chaque désagrément de la journée y ajoute quelques gouttes, et le verre se remplit tranquillement, sans qu'on y prenne garde, jusqu'au soir où une goutte de rien du tout le fait déborder : et on explose.
Quand on vit ailleurs, les gouttes tombent un peu plus dru. Il y a la langue, bien sûr : obtenir un rendez-vous médical avec un vocabulaire bancal, en espérant que l'on saura dire où ça fait mal, n'a rien d'anodin. Mais les codes, les coutumes et les manières de faire diffèrent eux aussi, et l'on avance sans trop savoir s'il faut tutoyer, ni exactement à quelle heure il est courtois d'arriver à un dîner, ni comment faire une remarque aux collègues. Parfois, c'est plus bête encore : c'est le supermarché où rien n'est rangé là où on l'attend, et où l'on met vingt minutes à trouver de la farine. Pris un par un, ce sont de petits efforts. Répétés vingt fois par jour, ils commencent à peser.
Et dans le même temps, nous avons moins de soupapes pour vider ce verre. Avant, il y avait une mère chez qui passer et qui nous préparait un bon petit plat, une amie d'enfance avec qui aller prendre un verre, un frère toujours au rendez-vous qui nous comprenait à demi-mot, ou une collègue avec qui souffler dix minutes devant la machine à café. Ces conversations réglaient parfois le problème, ou au minimum nous permettaient de ventiler, de prendre du recul, et l'on rentrait chez soi allégé.
Le téléphone et internet nous permettent aujourd'hui de garder le contact, bien sûr, et c'est précieux. Mais ce n'est pas tout à fait pareil. Le décalage horaire fait que notre amie dort au moment où nous aurions besoin d'elle. Ou bien nous osons moins déranger, nous évitons de nous plaindre alors que nous n'avons pas donné de nouvelles depuis deux mois, nous ne voulons pas inquiéter nos proches puisque nous sommes loin et qu'ils ne pourraient rien y faire. Alors tout se déverse au même endroit : sur les personnes avec qui l'on vit, ou sur l'unique ami que l'on a eu le temps de se faire depuis son arrivée.
Redevenir débutant.e dans sa propre vie
On a été compétent.e ailleurs, et l'on se retrouve à ne plus savoir remplir un formulaire, ni comment demander un service sans froisser personne. Le psychologue Albert Bandura a donné un nom à ce qui vacille là : le sentiment d'efficacité personnelle, c'est-à-dire la confiance que nous avons dans notre propre capacité à faire face. Cette confiance se construit lentement, par la répétition des réussites, et nous ne la remarquons que le jour où elle nous manque. En s'installant ailleurs, on redevient débutant.e dans des dizaines de domaines à la fois. C'est ce qui arrive à chacun.e devant quelque chose de nouveau ; simplement, il est rare d'avoir à tout réapprendre en même temps, et cette confiance-là met un certain temps à se reconstruire.
Et il y a ce que l'on a laissé derrière soi sans vraiment le pleurer : sa langue, ses habitudes, ses repères, son réseau, parfois son statut professionnel. Le psychiatre Joseba Achotegui, qui a longtemps reçu des migrants et des réfugiés à Barcelone, appelle cela le deuil migratoire. Il a forgé cette notion auprès de personnes contraintes à l'exil, et toutes les migrations ne se ressemblent pas : partir en sachant que l'on peut revenir n'a rien à voir avec fuir une guerre. Mais l'idée reste éclairante à toutes les échelles, car même un départ choisi et heureux demande une adaptation, et cette adaptation consomme une énergie que l'on n'avait pas prévue.
Quand le départ se fait pour le travail d'un seul
Il existe un déséquilibre particulier chez les couples qui déménagent pour le poste de l'un des deux partenaires. Une enquête menée par Expat Communication auprès de près de trois mille personnes ayant suivi leur conjoint à l'étranger est éloquente : dans neuf cas sur dix, c'est la femme qui suit, et près d'un conjoint sur deux estime s'être sacrifié.
Lorsque les deux partenaires travaillaient avant le départ, l'un d'eux se retrouve tout d'un coup dépendant de l'autre financièrement, ce qui crée une asymétrie dans la relation, quelle que soit la bonne volonté de chacun. Il ne s'agit pas ici de la valeur de ce que fait l'un ou l'autre, car s'occuper d'une maison, d'enfants, et d'une installation dans un nouveau pays représente un travail considérable. Il s'agit de l'autonomie que l'on a perdue, du changement soudain de statut qui peut nous faire questionner notre identité au sein de la société. Ne plus disposer de son propre revenu, devoir demander de l'argent, ne plus décider seul.e de ses dépenses alors qu'on était habitué.e à être indépendant.e sur ce point, c'est difficile, même dans un couple où personne ne formule le moindre reproche. Et pour certaines personnes, cette vie-là ne correspond pas à l'idée qu'elles se faisaient de leur épanouissement personnel. S'y ajoute une chose plus ténue, presque anodine, mais qui revient à chaque nouvelle rencontre : « et vous, qu'est-ce que vous faites ? ». Répondre « je suis ici avec mon mari » coûte plus cher qu'il n'y paraît.
Se crée alors un piège dont aucun des deux ne sort facilement. Celui ou celle qui ne travaille pas semble avoir la vie douce (pas de réveil, pas de patron, pas de transports) et se sent donc mal placé.e pour se plaindre. Celui ou celle qui travaille est épuisé.e, porte le revenu du foyer, et se sent tout aussi peu légitime pour se plaindre puisque c'est pour sa carrière que le choix a été fait. Les deux se sentent incompris, et aucun ne s'autorise à le dire. C'est là, dans ce qui ne se dit pas, que commence mon travail de médiatrice.

Trois gestes simples
Avant d'en arriver à une médiation, il existe des gestes que chacun.e peut poser chez soi.
Vérifier avant d'interpréter. Nous passons notre temps à prêter des intentions à l'autre : il l'a fait exprès, elle s'en fiche, il ne me respecte pas. Ces conclusions se forment en une seconde, sans que nous les ayons vraiment choisies, et elles sont fausses une fois sur deux. Demander simplement « quand tu as dit ça, tu voulais dire quoi ? » désamorce un nombre surprenant de disputes avant même qu'elles ne commencent.
Parler de soi plutôt que de l'autre. Une phrase qui commence par « tu » annonce le plus souvent un reproche, et appelle donc une défense, tandis qu'une phrase qui commence par « je » laisse la place à la conversation. L'idée est simple : dire le fait, sans le juger, dire ce que cela nous fait, dire ce dont nous avons besoin, et finir par une demande concrète. C'est ce dernier point que l'on oublie presque toujours, car nous exprimons volontiers un reproche, et bien rarement une demande.
Nommer la fatigue au lieu de la faire porter à l'autre. Dire « je suis à bout ce soir, ce n'est pas contre toi » prend trois secondes et évite souvent deux heures de tension. C'est aussi une façon de reconnaître que notre verre est plein, ce qui reste le meilleur moyen de ne pas le renverser sur quelqu'un qui n'y est pour rien.
Lorsqu’on n’arrive plus à se comprendre, à se parler
Il arrive aussi que ces gestes ne suffisent plus, et qu'une conversation soit devenue impossible à deux. Chacun sait d'avance ce que l'autre va dire, les mêmes phrases tournent en rond depuis des mois, et l'on finit par renoncer à les prononcer.
C'est le moment où un tiers peut aider. En médiation, je pose un cadre sécurisant et respectueux, je facilite le dialogue, et j'aide chacun.e à clarifier ses besoins et à formuler ses demandes. Ce sont les personnes elles-mêmes qui décident du contenu des échanges et des solutions retenues, et qui gardent la place centrale. Tout commence par des rencontres individuelles, car personne ne devrait se retrouver face à l'autre sans y avoir été préparé.e.
Restent deux obstacles particuliers lorsqu'on vit à l'étranger : la langue et la distance. On peut faire ses courses dans la langue du pays, travailler en anglais, plaisanter avec ses voisins, et cela ne dit rien de notre capacité à exprimer ce qui fait mal. Nos émotions se sont formées dans notre langue maternelle, avec les mots de notre enfance et les nuances que l'on ne traduit pas. En expliquant ce que l'on ressent dans une langue apprise, on se retrouve à dire « énervé » quand on voulait dire blessé, humilié, ou simplement épuisé, et l'on finit par renoncer à préciser. Toute une palette d'émotions se retrouve alors réduite à un seul mot, et l'autre ne peut pas deviner ce qu'il y avait derrière.
C'est pourquoi il me semble important de pouvoir être écouté.e et accompagné.e dans sa propre langue, où que l'on vive, en ligne comme en présentiel. Personne ne devrait avoir à choisir entre demander de l'aide et être vraiment compris.
Ce qui reste entre nos mains
Vivre ailleurs ne rend pas nos relations plus fragiles. Cela les expose davantage, tout simplement, parce qu'on passe plus de temps ensemble, avec moins de proches autour et un peu plus de fatigue dans le corps.
Or il y a une chose qui ne change pas d'un pays à l'autre : la façon dont nous réagissons aux autres nous appartient. C'est un peu inconfortable à entendre, puisque cela nous donne une part de responsabilité, mais c'est surtout une excellente nouvelle, car nous ne pouvons agir que sur ce qui dépend de nous, et il y a toujours quelque chose à faire.
Reconnaître que son verre est plein, vérifier avant d'interpréter, formuler une demande plutôt qu'un reproche : ce sont de petites choses, et elles suffisent souvent à remettre du mouvement là où tout semblait figé.
Si les tensions et les non-dits vous pèsent, n'hésitez pas à envisager un processus de médiation. Je vous accompagne avec écoute et empathie, en ligne ou à Valencia, en français et en anglais, et je propose également des ateliers individuels de gestion de la colère.
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