Gérer sa colère : et si elle n'était pas le problème ?
- Hélène Fruchard
- 23 juil.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 7 jours

Il nous arrive à tous de nous emporter. Un geste d'agacement, le ton qui monte, un mot de trop — et, très vite, cette petite voix qui souffle : « je n'aurais pas dû réagir comme ça». Beaucoup d'entre nous ont le sentiment d'avoir « un problème de colère », sentiment qui s'accompagne souvent de honte.
Comment faire lorsque la colère nous submerge ? Comment dire ce qui ne va pas sans blesser ceux qu'on aime ? Et surtout, comment ne plus se sentir dépassé par une émotion qui paraît, par moments, plus forte que nous ?
Avant de chercher à mieux gérer sa colère, il faut peut-être commencer par la regarder autrement. Car la colère, en elle-même, n'est pas le problème. Le problème, c'est ce que nous en faisons lorsqu'elle nous déborde.
À quoi sert la colère ?
Nous avons tendance à ranger la colère du côté des « mauvaises » émotions, celles qu'il faudrait taire ou corriger. Pourtant, elle est aussi normale et universelle que la joie ou la tristesse, et elle joue un rôle précieux : elle nous signale qu'une limite a été franchie, qu'une valeur nous tient à cœur, ou qu'un besoin important n'a pas été entendu. C'est une forme d'alarme intérieure. Sans elle, il nous serait bien difficile de nous protéger, de poser nos limites, ou simplement de dire non.
Mais la colère a une particularité : elle est rarement seule. Elle ressemble à la partie émergée d'un iceberg. Sous la surface se cachent presque toujours d'autres émotions, plus vulnérables et plus difficiles à montrer : de la peur, de la tristesse, un sentiment d'injustice, ou celui de ne pas compter aux yeux de l'autre. Nous nous mettons en colère parce que, sur le moment, c'est plus supportable que de nous sentir fragiles. Comme toutes nos émotions, la colère cherche à nous transmettre un message. Tout l'enjeu est de comprendre ce qu'elle recouvre, pour entendre le besoin qu'elle cherche à protéger.

Ce qui se passe en nous quand la colère monte
Quand quelque chose déclenche notre colère, notre corps réagit avant notre raison. En une fraction de seconde, le cœur s'accélère, la mâchoire se serre, le souffle se raccourcit, une chaleur monte : tout notre organisme se prépare à se défendre ou à attaquer. Dans ces moments-là, la partie de notre cerveau qui raisonne se met presque en veille — c'est pour cela qu'on se surprend à dire, après coup, « je ne sais pas ce qui m'a pris ».
Deux choses se jouent alors. D'abord, tant que la vague monte, nous ne percevons plus que ce qui nourrit notre colère : l'autre a beau s'excuser, nous n'entendons qu'une provocation de plus. C'est ce qu'on appelle le biais de confirmation : notre esprit ne cherche plus vraiment à comprendre, mais seulement des preuves qu'il a raison d'être en colère. Ensuite — et c'est une bonne nouvelle — cette décharge est brève. La neuroanatomiste Jill Bolte Taylor a montré qu'une émotion, sur le plan purement physiologique, ne dure qu'environ 90 secondes : le temps que la vague monte et retombe, à condition de ne pas la relancer. Car chaque pensée hostile que l'on rumine (« non mais pour qui se prend-il ? ») rallume aussitôt le feu.
C'est tout le sens de ces vieux conseils qu'on croit dépassés — « compte jusqu'à dix », « va prendre l'air ». Ils ne servent pas à ravaler sa colère, mais à laisser passer la vague sans l'alimenter, le temps de retrouver l'accès à ses mots.
Exploser, imploser, ou se retourner contre soi
La colère qui ne trouve pas de chemin sain pour s'exprimer finit toujours par sortir — mais pas toujours là où on l'attend.
Parfois, elle explose. On hausse le ton sur les enfants au moment du coucher, pour une paire de chaussures qui traîne, alors que la vraie fatigue est ailleurs. On envoie un message cassant à notre partenaire, on répond sèchement à un collègue, on lâche une phrase de trop en réunion — et on la regrette dans la minute.
Parfois, elle implose. On ne dit rien, mais on rumine la remarque entendue le matin pendant toute la journée. Le ressentiment s'accumule en silence, goutte après goutte, comme un verre d'eau qu'on remplit sans jamais le vider — jusqu'au jour où un détail anodin le fait déborder.
Et parfois, elle se retourne contre nous. Après une maladresse, on se traite d'incapable, on repasse la scène en boucle, on s'en veut pendant des jours pour ce qu'on aurait pardonné sans hésiter à quelqu'un d'autre. C'est de la colère, elle aussi — la même énergie, mais tournée vers l'intérieur.
Beaucoup d'entre nous connaissent les trois : on garde tout pour soi pendant des semaines, on finit par exploser « pour un rien », puis on s'en veut d'avoir explosé. Reconnaître vers où va notre colère, et ce qui la déclenche, c'est déjà commencer à la comprendre.
De honte à responsabilité
Pour changer quelque chose à notre façon de réagir, il y a un passage incontournable : celui qui mène de la honte à la responsabilité.
La colère s'accompagne souvent d'une honte tenace : « je suis une mauvaise mère », « au fond, je ne suis pas une bonne personne ». La chercheuse américaine Brené Brown, qui a longuement étudié la honte, propose une distinction éclairante : la honte, c'est se dire « je suis mauvais » ; la responsabilité, c'est se dire « j'ai mal agi, et je peux apprendre à faire autrement ». La nuance paraît subtile, mais elle change tout. La honte nous enferme : elle pousse à se cacher, à s'isoler — et ce que l'on cache, on ne peut pas le travailler. La responsabilité, elle, nous remet en mouvement.
Il existe une autre manière de rester bloqué, à l'opposé de la honte : la justification. Se trouver des excuses, rejeter la faute sur l'autre, minimiser ce qui s'est passé — « si tu ne m'avais pas parlé comme ça, je n'aurais jamais réagi ainsi ». Se justifier soulage sur le moment, mais nous prive de tout pouvoir d'agir : si tout est la faute de l'autre, il n'y a plus rien à changer de notre côté. Or la façon dont nous réagissons aux autres, elle, nous appartient. Assumer nos réactions, sans nous flageller ni nous dédouaner, c'est la première étape — et la plus libératrice — vers le changement.
Gérer sa colère au quotidien
Bonne nouvelle : apprivoiser sa colère, cela s'apprend. Voici quelques repères, simples à comprendre, plus exigeants à tenir.
Laisser passer la vague. Le corps nous prévient souvent le premier, via des signes physiques de tension. Dès qu'on repère ces signaux, mieux vaut s'accorder une pause avant de répondre : s'éloigner un moment, marcher, faire du sport, prendre une douche, respirer, appeler quelqu'un… L'essentiel n'est pas la méthode, mais de laisser à la vague le temps de retomber, sans la raviver en ressassant l'affront. On ne raisonne pas une colère en pleine montée ; on attend simplement qu'elle passe.
Écouter son message. Une fois le calme revenu, on peut se demander : de quoi cette colère me parlait-elle vraiment ? Quelle émotion se cachait dessous — de la peur, une blessure, un sentiment d'injustice ? Quelle limite a été franchie, quel besoin n'a pas été entendu ? La colère pointe presque toujours vers quelque chose d'important ; encore faut-il prendre le temps de l'écouter, au lieu de la subir.
L'exprimer autrement. C'est tout l'objet de la Communication NonViolente, développée par le psychologue Marshall Rosenberg : une façon de dire les choses qui cherche à être entendue plutôt qu'à blesser. Elle tient en quatre temps : décrire le fait, sans l'interpréter ; nommer l'émotion qu'il éveille en nous ; exprimer le besoin qui se cache derrière ; puis formuler une demande claire. Plutôt que « tu ne m'écoutes jamais, tu es insupportable », on peut essayer : « quand tu regardes ton téléphone pendant que je te parle (le fait), je me sens seule (l'émotion) ; j'ai besoin de me sentir prise en compte (le besoin) ; est-ce qu'on pourrait s'accorder cinq minutes pour se parler ? (la demande) ». La première version ferme la porte ; la seconde l'entrouvre.
Repérer ses déclencheurs. Enfin, noter ses épisodes après coup — la situation, ce que l'on a ressenti, ce que l'on aurait aimé faire — aide peu à peu à reconnaître ses propres déclencheurs. Ces schémas, invisibles sur le moment, deviennent limpides avec le recul, et c'est souvent ce qui transforme une prise de conscience en véritable changement.
« N'importe qui peut se mettre en colère, c'est facile. Mais se mettre en colère contre la bonne personne, dans la juste mesure, au bon moment, pour la bonne raison et de la bonne manière — cela, ce n'est pas donné à tout le monde, et ce n'est pas facile. »
— Aristote, Éthique à Nicomaque

Comment se faire accompagner
On peut avancer seul. Mais il arrive que la colère soit trop ancrée, qu'elle pèse lourd sur ceux qu'on aime, ou qu'elle nous ronge de l'intérieur. C'est alors qu'un accompagnement prend tout son sens : il aide à comprendre sa colère et à reprendre la main.
C'est précisément ce que je propose avec le parcours « Apprivoiser sa colère » : cinq séances individuelles d'1h30, en visioconférence, pour comprendre le fonctionnement de sa colère et s'entraîner, pas à pas, à la réguler et à l'exprimer autrement. C'est un accompagnement éducatif, pensé pour la colère du quotidien — celle qui abîme les liens et qu'on aimerait tant apaiser.
Il ne remplace pas un suivi psychologique lorsque la situation le demande. Si la colère s'enracine dans une dépression, un traumatisme ou un deuil non résolu, c'est d'abord un travail thérapeutique qui s'impose — et les deux démarches peuvent tout à fait se compléter.
Lorsqu'il s'agit de violences installées, physiques ou psychologiques (comme des violences sexuelles, une emprise ou une peur qui domine la relation, etc.), ce sont des dispositifs spécialisés qu'il faut solliciter.
En France, les CPCA et la ligne « Ne frappez pas » (08 019 019 11) ; à Valence, le Programa Contexto. Pour les personnes qui les subissent : le 3919 en France, le 016 en Espagne.
Car l'objectif n'est pas de ne plus jamais ressentir de colère — ce ne serait ni possible, ni même souhaitable. Il s'agit de ne plus la subir : d'en souffrir moins, d'en épargner nos proches, et de retrouver, à chaque fois, la liberté de choisir notre réponse. En somme, de reprendre notre pouvoir d'agir.
Si votre colère vous pèse et que vous aimeriez apprendre à l'apprivoiser, n'hésitez pas à réserver un premier échange gratuit avec moi pour en discuter ensemble, sans jugement.
Pour aller plus loin sur ce thème, vous pouvez lire mon article « Pourquoi est-il si difficile de trouver les mots justes dans le conflit"


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